Lorsque j'interroge mes souvenirs, je retrouve aussi toutes ces histoires de rafles : en 1960, subitement, les inspecteurs de la Régie fédérale des alcools s'abattent sur le Val-de-Travers, comme une nuée d'orage. En gabardine, chapeau vissé sur le crâne, roulant grosse Mercédès noire, comme dans les films américains, ils débarquent chez les distillateurs - qu'ils connaissent bien d'ailleurs, puisqu'ils leur fournissent l'alcool - et embarquent tonneaux, bonbonnes, alambics, carnets d'adresses, factures...On perquisitionne partout. Certains distillateurs ont tout prévu: quand les inspecteurs s'annoncent, ils leur remettent spontanément l'alambic. Pas grave, ils en possèdent un autre, caché ailleurs... Une villa attire particulièrement l'attention: luxueuse, flanquée d'une belle piscine, elle porte en façade une grande fresque qui représente les armoiries du village, Fleurier, devant lesquelles une jeune fille, une Fée verte, sert en quelque sorte d'enseigne. Une première perquisition ne donne rien. Le chef des inspecteurs s'est juré de faire tomber ce distillateur à la richesse si insolente. Finalement on découvre à la cave, camouflée derrière des rangées de bouteilles de vin, une porte secrète qui ouvre sur la distillerie clandestine et son alambic de 2oo litres.

 

Partout on interroge les voisins, les enfants, les droguistes, les gendarmes de la vallée - qui ne savent généralement rien!

Procès, amendes salées, destruction du matériel saisi... Les centaines et les centaines de litres d'absinthe qui ont été confisqués sont déversés dans une carrière près du tribunal - ou du moins quelques-uns, pour la photo qu'on a pu voir dans la presse, mais j'espère bien qu'on n'a pas tout jeté !! C'étaient les années noires de la résistance, et les Vallonniers en ont gardé un souvenir amer.

 

Légendes des photos :

1 - Les alambics confisqués devaient, selon la législation, être fondus… En réalité certains seront déposés au musée de la Régie fédérale des alcools à Delémont !

2 - L'absinthe séquestrée est d'abord goûtée puis déversée dans une carrière de Môtiers… Était-ce bien toute l'absinthe ?

Photos Daniel Schelling, coll.MRVT

 

Source : Pierre-André Delachaux. Lettres à un amateur d'absinthe. 2002